Pour une si grande vie

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On entend parfois les gens dire qu’un coup de téléphone peut changer une vie, je crois que ce fut le cas lorsque j’entendis à l’autre bout du combiné une voix paniquée me dire de venir vite car mon fils ne respirait plus.

Vite, où est mon sac ? Dans mon sac il y a tout : mon téléphone, mes clefs, mes affaires, ma vie. Et justement j’ai rendez-vous avec la vie.

Jamais je n’aurais couru aussi vite dans cette neige, jamais je me serais crue capable d’ouvrir la porte côté passager d’une voiture stoppée à un feu rouge et de m’y engouffrer en criant.

J’entre dans l’appartement : j’observe ces regards qui se posent sur moi. Je crois qu’à cet instant ils ont essayé de m’expliquer en un regard car les mots sont trop durs à prononcer. Les mines déconfites des pompiers, policiers et des médecins ont suffi.

La panique et puis le silence. Le silence de n’avoir pu réanimer un petit garçon de cinq mois. Et en quelques minutes une toute petite vie qui s’arrête.

Vous pensez alors que jamais vous ne pourrez vous relever d’une telle épreuve ? Sauf que vous n’avez pas le choix,les minutes passent et la journée continue. Dehors le quotidien suit son cours, certains rentrent de leur journée de travail, sortent de la boulangerie, d’autres encore rigolent main dans la main. La vie qui continue au loin.

Une folle envie de hurler, de leur dire de tout stopper, qu’ils aient au moins la décence d’avoir l’air triste eux aussi.Tel un robot, machinalement je mets un pied devant l’autre, j’essaye de respirer. Je ne réfléchis plus. Et puis c’est l’hôpital, les longs couloirs, les voix toutes douces du personnel, les premiers gestes, les soins prodigués à un bébé qui ne bouge plus. Quelques explications qui ne rassurent malheureusement pas : comment peut-on objectivement mourir à cinq mois ?

Je me pince le bras mais rien n’y fait, je suis toujours dans cette salle d’attente avec mon mari. Nous attendons notre bébé. La chair de notre chair qu’il va falloir tenir dans nos bras, une toute dernière fois. Lui dire « au revoir », l’embrasser, le serrer si fort et ne plus vouloir le lâcher. Nous sommes désormais deux et non plus trois. Deux parents sans enfant : le dictionnaire n’a pas même de mot pour cela, ce qui signifie tant de choses. Est-ce donc tabou ? La logique de la vie veut qu’un beau jour avec beaucoup d’amour nous passions de deux à trois, l’inverse n’existe pas et pourtant nous devons nous y confronter. Avec encore plus d’amour.

Il nous faut désormais prévenir notre entourage : choisir nos deux amis qui auront la lourde tâche de l’annoncer aux autres. Peser ses mots, être bref et en quelques phrases expliquer l’inimaginable, l’improbable. Une de mes amies m’a demandé si c’était une blague ? Une réponse classique lorsque ce que l’on vient de dire sort un peu trop de l’ordinaire. Malheureusement non, d’ailleurs peut-on rire de ce genre de choses ?

Je ne veux pas quitter l’enceinte de l’hôpital, je ne souhaite pas monter dans cette voiture. J’ai peur d’affronter le regard des autres et leur compassion. Cette compassion qu’il sera plus tard si dur à accepter. Je ne veux pas le laisser tout seul dans cette pièce. Va-t-il avoir froid, peur ? Evidemment non puisqu’il n’est plus. Je ne veux rien, je le veux lui, vivant, souriant. Je donnerais tout pour une minute de vie en plus. Absolument tout.

Dans trois jours il faudra fêter Noël : plus rien n’a de sens… A la place nous allons devoir enterrer notre fils. Foutue vie.

Il me reste donc deux possibilités : soit je capitule devant l’ampleur de la tâche, je baisse les bras et je décide de stopper ma vie moi aussi. Soit je continue malgré tout. Alors ce soir-là j’ai dû prendre une décision capitale, la plus importante de toute ma vie : j’ai redit OUI à la vie, j’ai redit OUI à ma vie, j’ai redit OUI à mon couple. Je ne sais pas ce qui m’attend mais j’y vais. Nous y allons car nous n’avons pas d’autre choix à nos yeux : même si le chemin sera long et semé d’embuches, le bonheur nous attend de nouveau au coin de la route, nous le savons.

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